samedi 1 avril 2017

  
Coccinelle aux Tuamotu, saison… 3 !

Par : Gilles.

Et oui, saison trois puisque l’an dernier (enfin, il y a deux ans !), en 2016, nous avions déjà séjourné aux Tuamotu, mais pour une période plus courte, correspondant aux vacances scolaires. Nous avions alors passé un mois dans les atolls de Raraka, Fakarava, et Raroïa.

Alors qu’Armelle allait terminer son travail de prof d’Art Plastique et d’Arts Appliqués au collège lycée d’Atuona, sur Hiva Oa, aux Marquises, en juin dernier, et tandis que la date à laquelle nous allions quitter les Marquises approchait, on commençait sérieusement à se poser des questions : ne plus revenir ici, alors que nous venions d’y passer 22 mois, étalés sur plus de 30 mois, de décembre 2014 à juin 2016 ? Une sacrée belle tranche de vie. Alors comme un rituel, souvent répété, nous avons repris le chemin de Nuku Hiva, pour un ultime adieu, avant de tourner nos étraves vers les Tuamotu et plus précisément… Raroïa, là où l’année précédente nous avions passé quelques jours, début août 2015. Cela paraît difficile à croire, et pourtant, au cours de ces 13 mois, et à part la période au cours de laquelle la Cox a été au sec, notre bateau, inlassablement, dans le port de Tahauku, à Atuona, n’aura cessé de rouler, bord sur bord, du soir au matin, et du matin au soir. En suivant le rythme étrange d’un métronome déréglé, puisant ses repères dans une houle plus ou moins lointaine, formée ou pas, et surtout venant d’une direction qui la faisait pénétrer même dans les moins mauvais mouillage des Marquises. On ne s’y habitue jamais.

  Coccinelle dans le lagon de Fakarava. So beautiful !

Raroïa.
Aux Tuamotu, s’il n’y a pas de reliefs, les paysages sont désespérément plats, mais au moins le bateau ne bouge pas. Et quand l’alizé prend de la vigueur, alors il faut trouver refuge derrière une plantation touffue de cocotiers qui saura protéger le bateau des assauts du vent que sinon rien n’arrête.



Raroïa. Scène de vie dans le lagon.

Nous découvrons l'épave d'un grand voilier de la fin du 19ème siècle.

Camille fait un croquis de l'épave.

Apolline photographie la ferme perlière dans laquelle j’ai assisté à la finale du Championnat d’Europe des Nations.

Apolline et sa prise sur le platier, un flotteur récupéré sur le platier.

En juillet 2016, nous avons donc commencé notre troisième séjour aux Tuamotu (le premier à Hao en octobre 2014, de Raraka à Raroïa en juillet-août 2015, et… Raroïa en juillet 2016) ! Sans être fana de football, je m’intéresse plus ou moins aux grandes compétitions, et en juillet dernier, il a donc fallu se débrouiller pour trouver une TV sur cet atoll (presque) désert, pour regarder la finale du Championnat d’Europe des Nations. Pas simple, et j’ai du me rabattre sur une ferme perlière, au vent de l’atoll, équipée d’une parabole. Petite piqûre de rappel, le Portugal a battu la France, qui pourtant méritait de gagner !
Les côtes au vent des îles en général et des atolls en particulier regorgent de trésors apportés par la mer, le plus souvent des apparaux de pêche, bouées, filets, cordages de toutes les couleurs, et de toutes les formes. Mais aussi des débris dont le rejet à la mer est nettement moins accidentel, comme des emballages plastique, des bidons de 200 litres, et même les restes de quelques réfrigérateurs et autres congélateurs. Nous y découvrirons aussi des bouées qui pour certaines servirons de pare battage, et d’autres de flotteurs quand il sera nécessaire d’empêcher la chaîne de mouillage de venir caresser d’un peu trop près le corail… Lors d’une marche, le long du platier, nous découvrirons, émerveillés l’épave d’un vieux voilier, espagnol paraît-il, dont nous évaluons la date du naufrage à la fin du 19ème siècle. Il était construit en tôles d’acier riveté, et aurait donc à priori été construit après les années 1880. Et la marine à voile a disparu au début du 20ème siècle. Thor Heyerdhal le mentionne dans le récit de l’aventure du Kon Tiki, puisque son radeau échoua en 1947 à quelques kilomètres plus au nord, au terme d’une dérive qui le conduisit ici, lui et ses équipiers 101 jours durant depuis Lima au Pérou. S’il n’en reste plus grand-chose, 120 ans plus tard, on distingue encore nettement l’étambot, le gouvernail, quelques cabestans…

Raroïa. Nous découvrons l’épave en acier de ce grand voilier espagnol, échoué il y  plus d’un siècle.

Raroïa. Camille fait des croquis de l’épave sur le platier.

Raroïa. L’étambot du voilier, le morceau fait plusieurs mètres !

Le temps est venu de quitter Raroïa. Sans doute victimes d’un excès de confiance en nous, puisque nous avions déjà visité quelques atolls auparavant, nous avons calqué l’heure de notre départ du platier au vent de Raroïa sur l’heure de l’étale de courant de la passe, à l’opposé de l’atoll, afin d’éviter le mascaret. Pour les patates de corail, nous savions pouvoir compter sur le logiciel SAS Planet, et la précision redoutable des images Google Earth. Mais nous n’avions pas pris en compte la position du soleil, à l’ouest en cette fin de journée, et il a fallu se frayer un chemin au travers des milliers de bouées des fermes perlières qui encombrent le lagon avec beaucoup de difficultés, éblouis par le soleil. Allez bye bye Raroïa, cap sur Makemo.

Makémo.
Au terme d’une nuit de navigation passée à tirer plusieurs bords de grand largue au milieu de quelques atolls épars, nous avons négocié la passe de Makémo contre un léger courant sortant, dans les jolies couleurs du matin. Le village est magnifique, les ruelles sont joliment bordées de rambardes toutes peintes, du meilleur effet. Une fois de plus le séjour à Makémo a été mis à profit pour bricoler, notamment l’éolienne qui depuis de nombreux mois déjà avait besoin d’une bonne remise à niveau. D’ailleurs, lors de la traversée entre Nuku Hiva et Raroïa (au cours de laquelle il aura fallu se mettre quelques heures à la cape, vent fort oblige), un faux contact généré par un roulement complètement usé et détruit aura entraîné un court circuit qui va mettre HS pas mal d’instrumentation électronique, incluant l’AIS, mais aussi l’alimentation électrique, et plus particulièrement l’électricité générée par les panneaux solaires. Quelques journées de travail finiront par remettre l’ensemble en conformité. A ce sujet, il convient de reprendre le principe d’Antoine (voir aussi en fin de récit).

'Toute mécanique possède un état normal, stable et naturel, l'état de panne ; on peut parfois, pour une durée toujours limitée et avec beaucoup d'efforts, la maintenir dans un état instable et anormal, l'état de marche ; ainsi, moteur hors bords, alternateur, circuits électriques et pompes en tous genre sont venus nous taquiner dans notre paradis..


Apolline, Doudou Vache et Armelle au réveil. Dans quelques minutes, nous allons franchir la passe de Makémo.

Dans la nuit, un paille en queue est venu se reposer dans le cockpit. On va avoir du mal à l’en déloger !

 Apolline, petite sirène de Makémo.

 Makémo. Séance cerf volant.

 
Makémo. Les jolies ruelles du village, colorées de pourpre.


 
Makémo. Speed boat (sur) vitaminé utilisé pour les liaisons entre les îles.

 Makémo. Les petites princesses de Coccinelle.


Retour à Fakarava.
L’an dernier, nous avions passé quelques semaines à Fakarava. Cette année, on a remis ça, et on y a même passé quelques mois… Enfin, presque trois. Normal, quand on aime, on ne compte. Il se dégage de Fakarava comme une onde magique à base de beauté (les couleurs du lagon), de charme subtil, qui ont fait que nous y sommes retournés. Armelle a de nouveau plongé dans la passe sud, Camille a refait une petite plongée, et Apolline quant à elle s’est offert son baptême de plongée. Ne reste que moi qui pour d’obscures raisons médicales ne suis pas autorisé à faire des ploufs au-delà du grand bleu, mais avec Armelle nous nous sommes offerts une promenade dérivante dans la passe, en PMT.

La dérivante mode d’emploi. Nous avons laissé les enfants jouer sur une plage nager au milieu de leurs amis les requins pointe noire (parents indignes), et nous sommes dirigés vers la sortie de la passe, vers l’extérieur. Il faut bien sûr le faire à marée montante, rentrante donc.
Tous deux équipés de palmes, masques et tubas, nous nous sommes mis à l’eau, avec attachée à la taille l’amarre de l’annexe, et main dans la main nous nous sommes ainsi laissés dériver en admirant les fonds et les habitants du coin, les fameux requins gris. La passe est à cet endroit profonde d’une vingtaine de mètres, la visibilité est telle qu’on en voit le fond, à cette distance (et c’est aussi probablement du à la distorsion de la vue à travers le masque), les requins gris qui déambulent au fond de l’eau paraissent tout petits, ils mesurent pourtant deux mètres ou plus. Puis au fur et à mesure que nous progressions dans la passe, et que la profondeur diminuait, les coraux se sont faits plus flamboyants, plus beaux tout simplement, au milieu d’une faune exubérante et multicolore. Encore une expérience gravée dans nos mémoires.

 
Après Camille en 2015, cette année, Apolline a elle aussi effectué, à un peu plus de 7 ans, son baptême de plongée. Merci Franck !

 Apolline et Franck sous l’eau : ça y est, je suis poisson !

 
Armelle en plongée dans la passe sud de Fakarava.

 Armelle et son ami le thon par 20 mètres de fond.

Avec nos z’amis de Planet Océan, un catamaran familial avec à bord deux petits garçons d’à peu près l’âge de Camille et Apolline, nous nous sommes retrouvés à plusieurs reprises, que ce soit en Dominique aux Antilles, et plus récemment aux Marquises, aux Tuamotu et à Tahiti. Passe sud de Fakarava, les enfants se sont mis à la recherche d‘un ‘motu’ (comprendre, un petit îlot de sable avec si possible quelques cocotiers), sur lequel ils pourraient vivre une vie de Robinson. Après en avoir explorés quelques-uns, les petites Coccinelle et les petits Planet Océan, ainsi qu’une autre fillette, ont fini par découvrir leur île, secrète et déserte, où ils ont formé le ‘Club des Amis Sauvages’, les tentes ont été plantées, et la présence discrète d’un adulte les a laissés vivre leur vie (presque) seuls au monde, au milieu de leur confetti de sable, au coeur de l’un des coins les plus fascinants de notre planète. Bien sûr les repas étaient confectionnés à bord des bateaux, et pour accompagner les plus petits (6 et 7 ans), un grand est venu chaque fois passer la nuit avec eux. C’est sûr, à cet âge la gestion de l’intendance et la tenue d’un camp est encore une notion abstraite, mais ils s’en sont plutôt bien sortis, et ils y ont passé deux nuits.




Apolline, Camille, Camille et Noé, en Optimist sur le lagon de Fakarava.

Le motu du ‘Club des Amis Sauvages’. A l’arrière plan, Dragon Fly, le maxi yacht de Serguei Brin, co ‘inventeur’ de Google.

Le Club des Amis Sauvages.

Le chantier de l’automne.
Un bateau, c’est bien connu, ça s’use plus vite qu’une maison, et il convient de l’entretenir pour ne pas se laisser submerger. Coccinelle est une dame d’âge certain (33 ans), et ses vernis à l’intérieur commençaient sérieusement à accuser le poids des âges. Mais pour travailler dans des conditions acceptables, il nous fallait un lieu où nous pourrions nous atteler à la tâche à terre, après avoir démonté tout ce qui pouvait l’être.


Tout n’a pas pu être démonté, et il a fallu aussi vernir à l’intérieur.


Notre atelier ‘vernis’ dans un hangar mis à notre disposition par Agnès et Matthieu au Pakokota Lodge.

Nous avons trouvé au Pakokota Lodge un lieu parfait. Agnès et Matthieu (et la petite Anihia) ont construit quelques bungalows qu’ils exploitent en location. Parallèlement, ils offrent aux voiliers de passage quelques services comme un accès à Internet, linge, transferts à l’aéroport, mais aussi le transport vers les boutiques du village, à une vingtaine de kilomètres, dont dix de piste. Matthieu ayant eu besoin de s’absenter quelques semaines, nous avons passé un accord : nous pourrions utiliser un hangar pour travailler, et nous pourrions même dormir deux ou trois nuits dans un bungalow, pour ces jours où nous appliquerions du vernis à l’intérieur du bateau. En contrepartie, nous seconderions Agnès dans la gestion du Pakokota Lodge, assurant le transport dans le vieux, très, très vieux 4x4 du couple, un Isuzu Galloper antédiluvien rongé jusqu’à la moelle par la rouille. Quand il pleut il a la particularité d’arroser copieusement les passagers, non pas par le devant (il y a un pare brise, mais plus d’essuie glaces), mais par le dessous : il n’y a en effet plus de plancher. Pour faire le plein, il suffit de remplir un jerrican (il n’a plus de réservoir non plus, il a rendu son dernier soupir en tombant sur la piste quelques semaines plus tôt…) Bon, il n’y a pas non plus de gendarmes à Fakarava., pour s’assurer que le contrôle technique a bien été effectué.
Refaire les vernis d’un bateau représente un gros chantier. Il faut démonter toute les quincailleries (charnières, serrures, etc.), descendre tous les panneaux de bois à terre (y compris les planchers), appliquer en plusieurs couches de décapant chimique (V33), frotter soigneusement au grattoir, rincer à grande eau, pour évacuer les résidus de décapant, puis en remettre une cht’ite couche le cas échéant, gratter de nouveau, poncer, rincer, avant d’appliquer cinq couches de vernis polyuréthane mono composant. Ouf ! Cela nous a pris un petit mois pour refaire cuisine, table à cartes et carré. Mais il reste encore la salle de bains, et une partie des cabines. Après le vernis, il a ensuite fallu consacrer une semaine à la dépose des panneaux de contreplaqué qui entourent les hublots de rouf, en dessiner de nouveau, les traiter (deux couches de primaire bi composants époxy, puis deux couches de polyuréthane bi composée elle aussi). Quand on vous dit qu’on ne s’ennuie jamais, sur un bateau…

Pendant ce temps, Apolline et Camille, en compagnie de Lucas, de passage chez Agnès et Matthieu, se sont lancés, comme leur maman, dans l’architecture navale. Leur première réalisation a pris la forme d’un trimaran à voile. Le fier navire a été mis à l’eau à l’intérieur du lagon, devant le lodge. Plusieurs semaines plus tard, après notre départ, des pêcheurs avertiront Matthieu qu’ils avaient retrouvé la maquette, de l’autre côté du lagon, à plusieurs milles de là ! Il aura donc seul traversé la petite mer ! Le second navire a été conçu à moteur, avec une turbine à réaction alimentée par un réservoir d’eau. Mais des problèmes d’autonomie l’ont empêché d’effectuer la totalité de la traversée…

Les architectes et le maître d’œuvre en réunion de travail, sur l’achèvement du navire.

 
La mise à l’eau de la maquette pour son voyage inaugural.

 
La lettre qui comme sur Pioneer 11 (la première sonde à quitter notre système solaire, en 1971…) a accompagné le navire dans sa traversée du lagon de Fakarava.


 
La mise à l’eau du second navire, un radeau à eau, à tête de langouste.

 
Le ponton du Pakokota Lodge. En février 2017, il a été détruit par une tempête.

 
Les ‘Coxy Girls’ et leur Coccinelle.

 
Balade sur le platier. Le parasol protège bébé de l’implacable soleil tropical du milieu de journée.
 
La Cox à Fakarava.

 
Pakokota Lodge.

 
Pakokota Lodge.

 Pakokota Lodge.

 Séance yoga avec les petits Planet Océan et Stéphanie leur maman, et les petites Coccinelle.

 Fin de journée sur le lagon de Fakarava. Bon c’est quand même un peu tous les jours la même chose…

Vers les Australes.
L’absence de Matthieu a duré plus longtemps que prévu, puis quand il est rentré le vent a soufflé trop fort pour que nous puissions partir vers notre nouvelle destination : Raivavae, aux îles Australes. Il a fallu patienter une semaine de plus. Avant de quitter Fakarava nous avons retrouvé Banana Split à Hirifa, au sud de Fakarava. Je connais Antoine depuis de nombreuses années, pour l’avoir un jour interviewé pour Multicoques Mag. Il est donc venu boire un café à bord de la Cox. Quand il a demandé pourquoi nous avions donné ce nom à notre bateau, je lui ai expliqué qu’après la naissance de Camille, j’avais réalisé que nous avions tous les trois deux ‘L’ dans le prénom (CamiLLe, ArmeLLe, GiLLes). Deux L comme les Ailes de la Liberté… Et quand notre deuxième fille est arrivée alors nous l’avons appelée ApoLLine (si Apolline avait été un petit garçon, alors elle se serait appelée GuiLLaume…) Et pour le bateau, Armelle s’est creusé les méninges, et elle a trouvé… CoccineLLe !


Banana Split, le ‘yak’ d’Antoine. Le cata rustique et simple par excellence !

« Il y a longtemps, j’avais inventé un prénom, qui a lui aussi deux LL », nous confia alors Antoine. Il s’agit de Cannelle, et j’en avais même fait une chanson. Et l‘ancien chanteur populaire a alors pour nous poussé la chansonnette : «  Je l’appelle Cannelle, parce que sa peau est bronzée »… Vous pouvez cliquer sur ce lien pour l'écouter :


Puis la Cox a pris la direction de la passe sud de Fakarava, que nous avons franchie à l’étale, et nous avons tourné son étrave vers le sud et l’archipel des Australes et l’île de Raiavavae, à plus de 500 milles.

A suivre…





mardi 30 août 2016

Les Marquises - saison 3

'Madame le professeur'.
Par Armelle.



En revenant à Hiva Oa, après plus de cinq jours de louvoyage depuis les Tuamotu, je ne savais toujours pas si un nouveau contrat m’attendait ou non au collège. Je n’avais reçu que des promesses orales, mais rien d’écrit. Cependant, quand je me suis rendue au collège, le jour de la rentrée ; j’étais plutôt confiante. On n’avait tout de même pas fait toute cette route contre le vent pour rien !
Je signais un premier contrat de 5 heures d’enseignement en arts plastiques dès le premier jour, puis heureusement un autre de 9 heures en arts appliqués quelques jours après. Ce qui me faisait 14 heures sur 2 matières, 9 niveaux de classes et quelques 140 visages et prénoms, pour la plupart exotiques, à retenir. Il a fallu acheter un téléphone portable, greffer ma montre au poignet, réviser ma culture et me plonger dans celle des marquisiens, revoir mes tenues et accessoirement apprendre le métier de professeur tout en l’exerçant.

Vue sur le CSP d'Atuona depuis le collège
J’allais maintenant au collège tous les jours. Je prenais le truck le matin avec les filles (leur école juxtapose la mienne) pour me retrouver au coude à coude avec mes élèves encore tout endormis ; comme moi. Dans l’ambiance dès 6h45 et ce jusqu’à 16h. Je préparais mes cours et corrigeais mes cahiers dans la salle des profs car je n’en avais pas la place au bateau ; où de toutes façons chaleur excessive et roulis incessant m’auraient rendu la tâche ardue.

Je crois que j’ai connu toutes les galères de profs : depuis la boulette de papier jetée incognito à la figure, à la tache d’encre sur la chaise,  jusqu’à la mutinerie générale ou encore le "sauve qui peut !". J’ai passé des heures dans la salle des profs à écouter les conseils prodigués par mes collègues, que je redistribuais au hasard dans la bataille. Un jour je perdais un élève ou une classe entière ; le lendemain, heureusement, j’en retrouvais deux autres. Je plongeais la semaine dans un flot de regards au large répertoire de sentiments, depuis l’indifférence et la provocation jusqu’au rire et la complicité, parfois (ouf !) la reconnaissance. Je me souviens d’une petite fille qui avait lancé avec mauvaise humeur, lorsque je montrais un tableau de Matisse : « Madame c’est nul ça, c’est des trucs de popa’a !» Et qui quelques semaines après est revenu me dire : « Madame, j’aime bien Matisse maintenant. »

Pour intéresser les élèves je cherchais toujours dès que cela était possible de marier la culture polynésienne et la culture occidentale. Cela donnait parfois des cocktails amusants.

Illustration du livre Taourama et le lagon bleu, en s'inspirant des oeuvres de Matisse,
réalisé par des élèves de 6ème

Illustration de la légende de Makaiaanui en s'inspirant du pop art de Andy Warhol,
réalisé par des élèves de 6ème
Le week-end je faisais le vide grâce à nos petites escapades avec Coccinelle. Il m’arrivait de croiser des élèves, ceux qui habitent dans les vallées. Ceux-là sont souvent beaucoup plus à l’aise avec une rame, une ligne de pêche ou une planche de surf qu’un crayon.

Des élèves du CETAD à la pêche, à Fatu Hiva
Les élèves du collège-lycée au va'a


Certains élèves, le plus souvent des garçons, maitrisent l’art du motif marquisien et remplissent des surfaces avec une aisance et un talent incroyable. Ceux là sont souvent fils ou filles de sculpteurs ou tatoueurs mais pas toujours. Ils sont fiers de dire ; « Ca c’est marquisien et non maori ! », sans trop savoir que les origines de la culture maorie sont ici. Beaucoup ne connaissent pas le sens originel de cet art, sa symbolique et son langage, mais la relève est assurée !

Recherche de dessins sur le thème de la Chine                                                                                et du bien-être,
réalisés par des élèves de CAP APR et de Bac Pro GA 

Cette expérience nous a permis de remonter la caisse de bord de Coccinelle car c’est un travail toujours très bien payé en Polynésie. Et quelle chance de pouvoir connaître les marquisiens à travers leur jeunesse, découvrant et partageant avec eux leur culture, partagée entre deux mondes, l’année justement ou le Festival des Arts se prépare et se joue à Hiva Oa.
Ce fut pour moi la plus énorme expérience humaine que j’ai eu la chance de vivre et que j’espère un jour prolonger.

L’école des filles.
Par Apolline

Cette année c’est la première fois que nous avons fait une année scolaire complète dans une vraie école. C’était super parce qu’il n’y avait plus de CNED.
L’école est assez loin, il faut prendre le truck. J’adorais ça. Il fait un bruit d’enfer !
Notre école se trouve au creux d’une vallée entourée de crêtes dont l’une mène au mont Temetiu, le sommet des Marquises qui fait plus de 1000 mètres.

L'école des filles

Dans la cour de l’école il y a des arbres fruitiers et des fleurs de tiare. J’ai appris des chansons, des danses et des poésies marquisiennes et Camille a fait du va’a.

A partir du CM1 les élèves apprennent le va'a à l'école

Je me suis faite une super amie dans ma classe, Vaiana. On ne se quittait plus. J’étais très triste de la quitter à la fin de l’année, heureusement il y avait aussi Elea. 
Apolline et Vaiana
Les petits matelots du port de Tahauku
Camille, elle, jouait beaucoup avec Maud qui habitait aussi sur un bateau mais elle est partie pendant les vacances de Noel. Après elle a eu d’autres amies, Hiva Nui, Pehekua et Paloma. Malheureusement, toutes les amies qui sont venues au bateau ont eu le mal de mer, alors on jouait souvent ensemble sur le quai. Le week-end lorsque nous allions à Tahuata, nous retrouvions des camarades d’école, surtout à Hapatoni. Ils sont pensionnaires la semaine et rentrent le week-end à Tahuata (mais pas toujours). Ils sont en CM1 et sont déjà pensionnaires !

Les cours de danse et le gala.
Par Camille

Camille et Apolline en costume de gala avec Tahia
Apolline, maman et moi on a pris des cours de danses tahitiennes toute l’année. C’est très dur d’apprendre tous les mouvements. Il faut bouger les fesses ! On apprend en même temps quelques mots de tahitien. A la fin de l’année Tahia, notre professeur, a organisé un gala. A mon retour de France, j’avais tout oublié, j’ai failli abandonner mais je ne voulais pas décevoir Tahia alors j’ai continué et finalement j’étais très fière de moi.
Le gala c’était super ! On a dansé plusieurs danses chacune, un aparima tapirimai, un otea tata et un otea final tous ensemble (les tout petits de l’âge d’Apolline jusqu’aux mamans). Entre chaque danse il fallait vite vite se changer en coulisses pour la danse suivante comme les grands artistes !
Il a fallu fabriquer les costumes végétaux. Ca c’est maman qui a fait. On est allé chercher des plantes dans les jardins des voisins, des feuilles de bananiers, des cocos pour récupérer la bourre, des autis, de la fougère et des tiares avec lesquels on a fait des tours de taille, des colliers et des couronnes. Heureusement maman a eu de l’aide d’autres maman car c’est difficile de faire joli quand c’est la première fois.


Les escapades du week-end.
Par Armelle.

Dès la rentrée nous avons repris nos petites escapades du week-end à Tahuata. Le vendredi après-midi, le Capitaine relevait le mouillage arrière et préparait les voiles pendant que les filles allaient au cours de danse. Lorsque la dernière revenait tout juste du village, Coccinelle trépignait déjà devant la sortie de la baie grand voile haute. Nous quittions le port agité de Tahauku pour retrouver les eaux calmes de la cote ouest de Tahuata. L’ancre touchait le fond juste avant le soleil couchant enfin retrouvé.


Hiva Oa et le nouvel Aranui depuis Tahuata



Coucher de soleil depuis Hanatefau
Les eaux bleues de Hanatefau


L’année passée nous avions eu un vrai coup de cœur pour la baie de Ana Moe Noa. Cette année nous faisons varier les plaisirs et suivant la météo, l’heure tardive ou nos envies (dauphins, chevaux ou raies, falaises, plage ou cocoteraies, solitude, retrouvailles ou rencontres) nous choisissions au dernier moment notre destination. La baie de Hanatefau, surnommée la baie des dauphins, juste au nord du village de Hapatoni, avait l’avantage à elle  seule de combler les exigences, nombreuses et contradictoires, de tous l’équipage.


Hana Moe Noa
Les dauphins de la baie de Hanatefau
Balade à cheval à Hiva Oa

Apolline, Camille et le tiki souriant

Takaii le plus grand tiki de Polynésie


Matavaa o te enua enata.
Par Armelle.

Cette année c’est Hiva Oa qui a organisé le festival des Arts des Iles Marquises et accueilli pour l’occasion l’ensemble des iles de l’archipel mais aussi Rapa Nui, les Gambiers et les deux troupes marquisiennes de Tahiti. Nous avons vu le village s’animer et se transformer peu à peu dès la rentrée scolaire, répétitions des chants et danses, fabrication des costumes, sculptures de grands tikis, rénovation des paepae (sites anciens où se déroulaient les cérémonies) et aménagements du village. Chacun participait et avait beaucoup à faire. L’ile attendait plus de 5000 visiteurs, délégations comprises.
Si vous voulez vous plonger dans l’ambiance regardez ce petit film promotionnel sur le lien suivant : 

http://www.festivalmarquises2015.pf/

Comme il y a deux ans, nous avons été complètement éblouis par les danses et emportés par le son des pahus, mais cette fois nous reconnaissions des visages, ceux de Nuku Hiva, de Tahuata et de Hiva Oa. Nous avons aussi revu nombre de voiliers revenus pour l’occasion. Nous avons compté plus de 30 bateaux dans la baie de Tahauku, et le double à l’extérieur ou sur Tahuata. Sans aucun doute un record dans les iles du sud !



Les vacances à Nuku Hiva, Ua Pou et Fatu Hiva.
Par Armelle.

A chacune des petites vacances de l’année nous avons mis les voiles pour Nuku Hiva, à la fois impatients d’y retrouver nos amis et trop fiu pour naviguer au près vers Fatu Hiva que nous connaissions pourtant à peine. Nous y retrouvions vite nos repères, déjà décrits dans nos précédents post.
Les crêtes d'Hakapa, cote Nord de Nuku Hiva

Cote nord de Nuku Hiva





Pendant les vacances de Noel, las d’attendre une fenêtre météo pour Fatu Hiva qui ne venait pas, nous avons redécouvert avec plaisir Ua Pou.

Les célèbres pics de Ua Pou

Cote sud de Ua Pou

La petite voiture de Xavier, pratique pour voir du paysage !

Un site ancien rénové pour le festival de 2007



Enfin à Pâques nous avons mis le cap au sud est vers le fabuleux mouillage de la baie des Vierges de Fatu Hiva, où nous avons eu des conditions incroyables pendant toue la durée des vacances. Il fallait juste être patient !

Baie des Vierges de Fatu Hiva au soleil couchant


Crêtes est et intérieurs de l'île


Cote Ouest de Fatu Hiva

Cascade au fond de la vallée du village de Hanavave


L’apéro sémaphore.
Par Armelle.

L’adaptation à Hiva Oa fut un peu difficile ‘socialement’ les premiers temps. Les levés tôt, l’éloignement du village et le manque de voisins de mouillage limitaient fortement les programmes de nos soirées. Il fallait rapidement réagir ! Très vite et tout naturellement un petit rendez-vous hebdomadaire s’est imposé avec les copains du village, un petit 6-8 devenu incontournable (comprenez entre 18h et 20h). Tous les mercredi soir à la pointe qui borde l’est de la baie de Tahauku, offrant une vue imprenable sur Tahuata, Motane et parfois même Fatu Hiva, un petit cercle d’initiés se retrouvait pour boire une bière, sentir le vent du large, refaire le monde, comme on dit communément, ou simplement pousser une chansonnette en accompagnant le son d’une guitare, depuis les lueurs du soleil couchant jusqu’à la nuit étoilée. Pas besoin de se le rappeler, tous les fidèles étaient au rendez-vous de l’apéro-sémaphore. C’était Julie, Julien, David, Sandra, Vincent, Maria, Oly, Pam, Tom, Déborah, Sonia, Clément, Damien, Catalina, Cid, la guitare et les autres.

Pointe du sémaphore, où l'on peut voir la pointe sud de l'île, Tahuata,
et un peu plus sur la droite Motane et parfois Fatu Hiva


Gare aux tsunamis !
Par Armelle.

Si aux Marquises nous sommes à l’abri des cyclones il n’en ait rien des tsunamis, bien au contraire. Les îles Marquises n’ont pas de lagons et les tremblements de terre dans le Pacifique ne sont pas rares. Les iles ont déjà connu plusieurs phénomènes de tsunamis suite à Fukushima par exemple. Deux sites y sont particulièrement sensibles, dans l’archipel, la baie de Taipi Vai à Nuku Hiva et (pas de chance !) la baie de Tahauku à Hiva Oa. Ce jour du mercredi 16 septembre nous allions en faire l’expérience bien malgré nous.
J’étais au village lorsque je reçu la nouvelle du tremblement de terre qui eu lieu au Chili vers 9h du matin de force 8.4 sur 9. Une amie me dit : « On annonce à Tahiti une alerte vigilance pour un tsunami dans la nuit, en particuliers sur les Marquises. » Il était environ 16h. Je récupère les filles et vais directement à la gendarmerie demander des précisions. « Pour l'instant ce n'est qu'une pré-alerte mais il se pourrait qu'il y ait cette nuit une vague de 1.40m dans le port. », me disent les gendarmes d’un ton qui se voulait rassurant. Je rentre aussitôt au port et nous faisons le tour des bateaux car nous savions que certains d’entre eux aurait besoin de temps pour être prêts à appareiller. A peine terminé la gendarmerie arrive au port et annonce que la pré-alerte est devenue une alerte et que tous les bateaux doivent quitter le port avant 22h. J'appelle une amie qui passe chercher tous les enfants de bateau et les emmène dormir chez elle. Nous étions 8 bateaux dont 3 en panne de moteur. Nous, notre moteur fonctionnait depuis 2h seulement, après 10 jours de panne !
Un des bateaux en panne de moteur mouille juste à l'extérieur du port. Les autres voiliers, les pêcheurs et nous sortons entre 20 et 21h et nous préparons à passer une nuit sans lune à tirer des bords en mer.
 Le phénomène était attendu entre minuit et une heure du matin ; le sémaphore annonce qu'il faut attendre au moins 3-4h après le tsunami pour pouvoir rentrer dans le port à cause des courants et tourbillons. Nous ne rentrerons qu’au petit matin au milieu d’un tas de débris et constatons que le lie de la rivière dans le fond de la baie s’était déplacé de près de 50 mètres.


Le fond de la baie de Tahauku
L'entrée de la baie et le mont Temetiu


Nous avons ensuite appris qu'il y avait eu 4 allers-retours de la mer dans le port et que le dernier avait généré une vague assez forte. Les deux bateaux restés à l’intérieur se sont couchés quand le port s'est asséché mais ils n'ont pas dérapés. Les marquisiens avaient connu un phénomène similaire après le tremblement de terre de la cote pacifique du Japon de force 9 et qui a engendré le tsunami qui a détruit Fukushima. Cette nuit la distance et l’intensité avait été largement comparable.
Une aventure dont on retiendra qu’il faut toujours être prêt à naviguer.

Coccinelle en chantier à Atuona.
Par Gilles.

Ce chantier naval, équipé de matériel pour sortir les bateaux de l’eau, on attendait qu’il fut opérationnel depuis un certain temps déjà, le précédent carénage, au cours duquel Coccinelle avait reçu un peu d’amour sur ses œuvres vives, remontait à Hawaï, deux ans plus tôt.


Mise au sec au moyen d'un Parklev
Le chantier se trouve à quelques mètres du plan incliné

Chantier Acte 1.
Au programme, antifouling, mais avant, nous avons réalisé un gros travail de grattage de la coque, afin de la débarrasser des nombreuses couches précédentes, qui s’étaient accumulées les unes sur les autres, au fil du temps, comme le nombre de cercles concentriques d’un arbre quand on le coupe et qui donne son âge. Les restes de ce qui avait été de la peinture anti salissures s’en allait en plaques, ralentissant le bateau ( !). Pour s’en débarrasser, certains emploient la méthode forte, la ponceuse, mais à moins de disposer d’un masque intégral, l’organisme (humain) est pratiquement certain d’ingurgiter ces substances toxiques, dont l’objectif premier consiste tout de même à empoisonner tous les organismes (si possible non humains) à qui il viendrait l’idée de venir vivre sur la coque de nos bateau. C’est donc armés d’une spatule que nous avons gratté la coque, et surtout avec l’aide de l’ami Oly, toujours de bonne humeur, le sourire aux lèvres, la gentillesse même, impressionnant avec ses tous nouveaux tatouages sous les oreilles et sur le dos (un superbe casse tête !, il danse dans la troupe des Tiki Toa, l’une des troupes Marquisiennes de Tahiti), travailleur infatigable et doté d’une énergie sans limites. Il joue aussi très bien de la guitare et du yukulele, il chante aussi très bien. What else, Oly ?

Chantier Acte 2. Le safran.
Le deuxième gros travail a consisté à remettre le safran (la partie immergée du gouvernail) en état. Il est en bois, et des petites bêtes du nom de tarets l’ont envahi. Ces petits organismes (encore !) ont la particularité de vivre dans les bois secs et immergés, c'est-à-dire les bateaux en bois ! Je m’en suis rendu compte en découvrant dans le bois du safran des cavernes larges de quelques millimètres, qu’il a fallu attaquer à la perceuse jusqu’à en débarrasser le bois. Avant de reboucher le tout de résine époxy chargée (la résine époxy adhère bien sur le bois, et est étanche, qualités que n’a pas la résine polyester).
L’ensemble du safran a ensuite reçu une couche de résine diluée, visant à imprégner le bois, puis des couches de tissus, histoire de le renforcer, surtout au niveau des arrêtes de collage. Il a subi alors un traitement à base de résine chargée à la poudre à poncer, avant d’être poncé, enduit de nouveau puis poncé encore, avant de recevoir une couche de primaire époxy bi composant, suivi de trois couches d’antifouling. Ouf, une bonne chose de faite !

Chantier Acte 3.
Après le démâtage en Alaska il y a deux ans, nous avions réimplanté un mât plus haut d’un mètre environ, par rapport à l’original. Cette fois-ci, ça n’est pas le mât que nous avons rallongé, mais… la coque. Coccinelle est un Jeanneau Sun Shine 36, dessiné dans les années 80 par l’architecte Tony Castro. La carène qu’a utilisé Jeanneau était issue d’un bateau de régate appelé ‘Justine’, mais il mesurait alors une quarantaine de pieds. Pour des raisons que j’imagine commerciales, Jeanneau avait lancé le Sun Shine à 36 pieds, soit avec une longueur diminuée de près d’un mètre par rapport au dessin d’origine. J’étais décidé à lui redonner sa longueur de flottaison de départ. Comment ? A Atuona, certains (non marins…) nous ont demandé si j’avais coupé le bateau en son milieu pour lui rajouter un mètre de coque… Non je ne suis pas allé jusque là, je me suis contenté de lui rajouter… une jupe ! Après avoir longtemps cogité, lorgné du côté du strip planking, imaginé une construction en sandwich mousse, j’en suis arrivé à la conclusion que le plus simple serait de la construire sur moule en monolithique.

Coccinelle a connu ce grand honneur d’être le premier voilier à être sorti de l’eau à Atuona par le premier et tout nouveau chantier naval des Marquises. 


Le 1er bateau sorti de l'eau par le nouveau chantier naval des Marquises

Une fois au sec, il a fallu commencer par élaborer un échafaudage, pas simple quand l’ancienne carrière ressemble plus pour le moment à un terrain vague qu’à un chantier naval. Quand j’étais passé ici à Hiva Oa en juillet 1995, la carlingue d’un avion s’y trouvait, à côté de vieux engins de terrassement genre Caterpillar. Il s’agissait de Jojo, l’avion de Jacques Brel.
Quatre vieux fûts rouillés et percés de 200 litres, et quelques planches glanées ça et là, ont permis de travailler à niveau. Quand nous avons mis le bateau au sec, j’ai insisté, niveau à la main, pour que le bateau soit calé bien horizontal. Le même souci d’horizontalité a été apporté à l’échafaudage, pour qu’il ne soit pas trop château branlant. Et chez Dual, la quincaillerie d’Atuona, la plus chère du monde (40 € pour un tube PVC de 4 mètres en diamètre 80 mm !), j’ai acheté deux feuilles de contreplaqué de 5 mm, mélaminé sur une face. Elles ont été maintenues sur la coque et le long de la voûte arrière à l’aide de sangles, bridées et étarquées par les drisses de tête de mât (drisse de grand-voile, balancine), afin que les feuilles, qui allaient faire office de moule, soient bien plaquées. Le placage a été amélioré par quelques gros tasseaux, coincés entre les sangles et le contreplaqué, de façon à épouser parfaitement la forme de la coque.


Mise en place du moule pour la construction de la jupe


J’avais prévu pour le chantier de la jupe une trentaine d’heures de travail, dans les faits, il en aura fallu plus d’une centaine ! Heureusement Déborah était là, tous deux avons formé la bonne équipe pour la construction. Elle avait déjà l’expérience du travail de la résine et du tissu de verre, sur son propre bateau, et j’avais dégrossi le travail de résine avec Pierre à Nuku Hiva l’an dernier sur la réfection d’une pirogue V3.

Autant le dire de suite, la jupe est une réussite, mais quel travail !


Je n’avais jamais fabriqué une pièce d’une telle ampleur, et afin de garder une porte de sortie, au cas où c’eut été raté, j’ai imaginé une pièce qui dans un premier temps serait boulonnée et démontable, avec dans la partie basse, sous le plateau, un coffre étanche destiné à recevoir les palmes, masques, tubas…


Dernière étape : la mise en place de la jupe
Quand le moule fut prêt, c'est-à-dire au bout de quelques jours, nous avons attaqué la stratification. Protégés par des combinaisons intégrales, des masques et des gants, nous avons soigneusement appliqué la cire de démoulage, puis la résine (époxy), et les tissus préalablement découpés. Déborah préparant la résine et son durcisseur, moi appliquant tissus et résine, ou inversement. Quatre couches de bi-biais en 400g, autant de bandes de renfort sur les angles ou les points sensibles, une couche de feutre de 3 mm d’épaisseur gorgée de résine et faisant office d’âme de sandwich, puis trois autres couches de bi biais, et des renforts encore, en prenant soin de terminer les joues intérieures de la jupe, qui allaient rester visibles, par un tissus d’arrachage. Ceci afin d’assurer un fini acceptable sans fastidieux travail de ponçage. Il a fallu mouler l’arrondi de l’arrière de la jupe sur l’intérieur d’un quart de tube PVC, dont les autres morceaux ont servi au prolongement des vides vite de cockpit. Une fois la jupe en elle-même terminée, elle a été déposée (ouf ! Le démoulage n’a pas trop posé de problèmes) pour être travaillée, poncée, les résidus découpés. Puis nous nous sommes attaqués au plateau, moulé sur le reste de contreplaqué mélaminé, avec une finition assez particulière. J’avais repéré le procédé sur le rouf d’une pirogue V6 l’an dernier à Fakarava, et l’idée m’avait plu. Après le cycle verre feutre époxy, nous avons stratifié un pareu polynésien, là aussi recouvert par un tissu d’arrachage. 


Le plateau avec sa finition dans un style polynésien

Il a suffit ensuite de fabriquer sur la jupe une lèvre de collage sur laquelle est venue se coller le plateau, et l’arrondi de l’arrière. Un joint congé, un léger tissus de renfort (roving 200), un peu de résine mélangée à de la charge à poncer,  ponçage encore, une couche de primaire époxy bi composants, deux couches de peinture polyuréthane tout autant bi composée, quelques vis écrous de 10 mm pour fixer ensemble tableau arrière et jupette, et hop ! D’un coup de baguette magique, Coccinelle a vu en l’espace de trois semaines sa longueur augmenter de près d’un mètre. Et il faut l’avouer, le bateau est bien plus joli.



Les manoeuvres de sorties et remise à l'eau se font au moyen d'un Parklev,
Vincent le chef du chantier est à la manoeuvre
Coccinelle allonge la foulée dans le lagon de Fakarava (Tuamotu)
Il manquait quelque chose, non ?

En navigation, le gain de vitesse est conséquent, de l’ordre du demi nœud, mais ce crédit est également à mettre au bénéfice du travail effectué sur la carène, et sur le safran (la prochaine étape sera peut-être un jour une hélice repliable ?) 


L'équipage au complet peut profiter d'une terrasse à fleur d'eau à Makemo (Tuamotu)

Surtout, la jupe apporte un véritable plus en termes d’agrément. Depuis, en navigation, il m’arrive d’aller y boire mon café, au niveau de l’eau, en regardant dans le sillage l’eau qui défile. Embarquements et débarquements s’en trouvent facilités. Et le coffre s’avère très pratique.

Ecrit comme ça, ça paraît facile, mais sans Oly et Déborah, c’eût été encore bien plus compliqué. Il reste au régulateur d’allure d’avoir terminé ses modifications pour être de nouveau opérationnel. Prochain chantier, la réfection des vernis à l’intérieur, mais c’est une autre histoire…

Ah, encore une chose. Quelques mois auparavant, nous avons équipé Coccinelle d’un guindeau… électrique. Car jusqu’à présent, nous ne possédions qu’un guindeau manuel, c'est-à-dire que l’ancre et sa chaîne, je les remontais à la main. C’était une bêtise, et j’aurais très bien pu me faire mal au dos de manière irréversible (avant de partir, un copain, Bertrand, m’avait fait remarquer que je faisais une connerie. Il aura fallu quatre ans pour la réparer…) Acheté d’occasion sur le Bon Coin (monté sur une vedette à moteur, il n’avait jamais été utilisé),  j’ai fait passer un transporteur chez le vendeur en Vendée, le guindeau Lewmar V3 a pris l’avion pour Papeete, où il a été dédouané (les frais de transport, de transitaire et de douane nous ont coûté autant que le prix que nous l’avions payé, soit 800 €). Puis il a prit l’Aranui jusqu’à Atuona. Il avait alors fallu détruire le bâti de l’ancien guindeau, en reconstruire un, commander des gros câbles électriques (50 mm²), et finaliser l’installation. Mais depuis quel confort, fier comme un paon, ma télécommande à la main, je regarde ébahi la chaîne qui monte et qui descend sur une simple pression du doigt, alors qu’auparavant il fallait enfiler des gants de manutention, et jouer la mule sur la chaîne, au risque de se blesser, sans compter qu’en cas de mouillage raté (trop près de la côte, d’un autre bateau, ou d’une patate de corail), on y réfléchissait à deux fois avant de se lancer à remonter la pioche. Comme me le faisait remarquer un copain, je viens de gagner vingt ans de navigation ! Cette année encore, puisqu’on avait de l’argent à dépenser (…), on a offert à Coccinelle trois belles batteries AGM, 50 mètres de chaîne toute neuve…


Notre troisième saison aux Marquises s’achève. Nous ne pouvons pas partir sans faire un dernier aurevoir à Nuku Hiva, notre préférée. 


Sur la sentinelle de la baie de Taiohae

Ce mardi 5 juillet 2016 nous quittons la baie de Taiohae pour les Tuamotus, le cœur gros car c’est un endroit où nous avons toujours été heureux et cette fois il s’agit peut-être d’un adieu. Nous emportons avec nous un peu des Marquises, deux margouillats restés à bord depuis le chantier de Hiva Oa. Nous les appelons Tiki et Mana.


Notre dernière balade sur la sentinelle