samedi 19 juillet 2014

Hawaii

Par Armelle



L’escale aux îles Hawaii fut une étape essentiellement technique où nous avons pu abandonner notre Coccinelle en toute quiétude pendant notre séjour en France et où nous avons pu faire une remise à niveau de l’entretien du bateau profitant des infrastructures et nombreuses boutiques disponibles à Honolulu et si rares en Polynésie Française.

Big Island et ses cracheurs de feu


Il aurait été cependant très regrettable de ne pas faire escale à Big Island, la seule île au monde où l’on pouvait encore il y a quelques mois (dommage pour nous) admirer des coulées de lave se déversant dans l’océan. Néanmoins même si ce spectacle a fermé son rideau, il a laissé derrière lui un site époustouflant composé de cratères encore actifs, fumant et crachotant au milieu d’un paysage de ‘terre’ volcanique à la fois lunaire et maritime. Un site idéal pour reprendre contact avec la Terre avant de regagner l’agitation folle des buildings et centres commerciaux d’Honolulu.
Gilles s’est même offert un petit tour dans les airs.

Le Capitaine, prêt à embarquer dans les airs

 L'île de Hawaii s'est étendue de plusieurs centaines de mètre grâce aux coulées de lave successives








Honolulu, la zen attitude d’une grande ville pourtant bien agitée










Nous devons malheureusement rapidement quitter Hilo pour rejoindre Honolulu où nous trouverons un endroit sûr pour laisser le bateau. A notre arrivée dans le port de plaisance nous passons devant le Hawaiian Yacht Club. Un homme à l’allure genre vieux loup de mer avec pleins d’histoires à raconter nous fait signe que nous pouvons accoster. C’est tentant, ce n’est pas ce que nous avions prévu. Nous nous méfions des prix en général exorbitants des Yacht Club (ceci dit en adéquation avec les services offerts). Notre vieux loup de mer est déjà en train de tendre les bras pour réceptionner notre amarre. Attitude purement commerciale ou bienveillante ? Allez c’est Pâques on se laisse tenter. La semaine a été peu reposante depuis notre arrivée dans l’archipel, entre les courses d’Hilo, visites et achats et la navigation jusqu’à Oeho, nous n’avons pas encore récupérés. Notre vieux loup de mer s’appelle Ruddy et nous souhaite la bienvenue avec un accent fort américain. Il a effectivement sans doute pleins d’histoires à raconter mais avec la fatigue on ne comprend qu’un dixième de ce qu’il nous raconte. Après quelques jours de repos nous finirons par doubler la performance, ce qui reste encore bien insuffisant pour fraterniser, malheureusement on en restera là. Entre autres nous comprenons que nous sommes le samedi de Pâques et non le vendredi saint comme on le pensait, ce qui nous sera confirmé le lendemain matin lorsque les filles seront gentiment invitées à participer à la chasse aux œufs avec les autres enfants du Yacht Club. Maintenant le doute n’est plus permis, nous avons perdu une journée ! Quand ? Comment ? La fatigue de la traversée et le temps qui s’étire en mer que nous n’avons pas encore reconnecté au rythme terrien.

La chasse aux œufs de Pâques

Honolulu est une grande ville, très active mais cependant calme et détendue. Sans doute grâce à son activité touristique basée sur le farniente, les parcs, les plages, les grands hôtels avec piscine et cocktails, agrémentés d’un spectacle de toute une faune de surfeurs torse-poils déambulant autant sur le sable que sur le bitume, avec cette attitude cool qui leur est propre. Une philosophie qui se résume ici par une seule expression : « Hang loose ! ». Mais ici on l’arbore naturellement sans excès car les surfeurs d’Hawaii sont aussi la plupart du temps sur leur planche… et debout sur la vague ! Si si ! Cela existe. Les surfeurs, ceux qui ont fait la légende, ceux qui vont se prendre quelques vagues à l’aube avant d’enfiler un costume pour aller travailler. Ils sont là ! A Waikiki Beach ! Et on ne se lasse de venir les admirer.





Un métissage de culture
Nous découvrirons également une ville métissée, où polynésiens, asiatiques et américains se côtoient donnant un cocktail savoureux de trois cultures pourtant foncièrement très différentes. Un cocktail que nous découvrons à travers Tim et Yukiko, un couple américano-japonais. Ils sont jeunes, entreprenants, pleins d’attention pour nous car pleins d’enthousiasme pour notre projet, affectionnent la gastronomie que notre culture française nous permet de partager pleinement. La rencontre est tardive, à quelques jours seulement de notre appareillage pour l’Alaska. Nous sommes accaparés par les préparatifs et malheureusement peu  disponible pour nous investir dans une nouvelle amitié. Nous nous quitterons pleins de promesse, celle de se revoir ici ou ailleurs et de naviguer ensemble.

A Honolulu nous intégrerons vite la devise : « Pas d’roues roues, pas d’chocolat ! ». Nous nous équiperons du moyen le plus économe en la matière : le vélo. Ainsi nous gagnerons un temps précieux à pédaler dans les artères de la ville en quête d’un boulon, d’un pot de peinture ou d’un pot de yaourt nature. Les distances ne sont plus un problème tant que nos mollets sont motivés et bien souvent le préposé aux achats reviendra chargé comme un baudet car les centres commerciaux ne livrent pas. Heureusement Tim viendra à la rescousse et nous prêtera quelques chevaux motorisés pour finaliser nos derniers besoins en avitaillement et en diesel avant notre départ.

Autant vous dire à Hawaii notre caisse de bord va vite prendre une bonne claque. Les tentations sont énormes après plus d’un an de désert total de vitrines alléchantes et d’assauts publicitaires et les prix assez exorbitants. Le mardi 17 juin nous larguons les amarres soulagés de quitter cette ville perce-poche mais au combien attachante. Encore une longue traversée nous attend, plus de trois semaines et pour la première fois nous allons quitter les alizés et les tropiques, direction l’Alaska !


Carénage de Coccinelle avant la traversée pour l'Alaska,même les petits matelots se mettront à la tâche





Retour en France

L’idée était séduisante mais la réussite pas complètement garantie. Revenir en France pour nous signifiait abandonner Coccinelle et le rythme de notre voyage, faire une parenthèse dans l’aventure. Renoncer au côté puriste de notre projet, celle de passer les tours de La Rochelle avec notre Coccinelle et de n’y revenir qu’une fois la boucle bouclée. Et bien-sûr retrouver famille et amis, le confort d’une maison, les bons produits français sans risquer d’être pris par la nostalgie de notre passé de terrien, de notre vie d’avant… Ouf ! Rien de tout cela ne fut remis en cause, nous avons chassés nos démons (pour reprendre l’expression d’un navigateur célèbre) et sommes revenus pleins d’heureux souvenirs dans la tête et les valises pleines à craquer !

Les p’tits bonheurs reçus ou retrouvés
Ainsi parmi tant d’autres nous n’oublierons pas :

La rencontre de Rose, la petite dernière née de la famille.
« Chère petite Rose, nous avons déjà loupé tes quatre premiers mois de vie et nous allons encore en louper pleins d’autres alors vite vite profitons-en, un petit câlin, un échange de sourire, ta petite main qui entoure mon grand doigt, ça y’est les présentations sont faites et mon cœur est conquis. »

L’accueil chaleureux de mon grand-père qui, nous attendant sur la terrasse de sa maison, nous a déclamé un célèbre poème de Joachim Du Bella, si appropriée au retour des voyageurs. Et qui commence ainsi :
 Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

 Merci à toi Dad de nous rappeler ainsi l’objectif d’un voyage à ne jamais perdre de vue !

Le poulet du dimanche, celui qui a courut dans le pré des Quatre Vents toute sa vie durant et qui se partage avec bonheur en famille, accompagné de délicieux légumes du jardin tout en dégustant le cidre de la dernière cuvée qui ne manquera pas de recueillir les appréciations de chacun.

La visite ‘presque’ surprise des cousins de Paris et de tous mes cousins de Lyon. Merci à vous et chapeau bas car vous êtes toujours là au rendez-vous.

Et tous les merveilleux festins que tous nos hôtes nous ont préparés, rivalisant de plaisirs culinaires et touchant nos cœurs par la gentillesse de toutes ces attentions à notre égard.
Un grand grand merci à tous !

Et puis un grand regret pour nous de n’avoir pas pu profiter de notre passage en Bretagne pour rendre visite à tous ceux que l’on aurait souhaités. Les travaux de la maison nous ont complètement accaparés. Cela ne devait pas se passer comme ça, croyez-nous. On se rattrapera la prochaine fois c’est promis !


En prime un petit tour dans l'une des plus belles villes du monde pendant notre voyage ... 
Devinez laquelle !

Traversée Marquises Hawaii

Par Armelle


Un départ houleux pour les âmes de l’équipage
Je crois que jamais un départ ne fut plus pénible que celui des Marquises. Nous avons été comme ensorcelés par le pouvoir d’attraction de ses îles et les amitiés que nous y avons scellées n’ont pas aidés à rompre le champ. Les derniers jours sont toujours difficiles entre l’avitaillement et la préparation du bateau pour une nouvelle longue navigation à partager avec l’envie de profiter des derniers instants avec ceux que l’on va quitter. La météo, compatissante cette fois, nous laissera quelques jours de plus et c’est bien la première fois que la nouvelle sera bien accueillie par tous à bord.
Comme à l’accoutumée, dès le découvert de l’île de Nuku Hiva, le bateau dance en rythme avec nos estomacs et viendra renforcer le vague à l’âme de l’équipage. Nos pensées resteront aux Marquises encore quelques jours avec Nomanie, Ui, Dig Doug et Theofania avant de se tourner vers Hawaii. Notre destination se détourne des routes classiques du Pacifique. Habituellement les voiliers poursuivent leur route vers les Tuamotus, les îles de la Société puis encore plus à l’ouest pour atteindre la Nouvelle-Zélande avant l’automne prochain. Pour nous c’est plein nord direction l’Alaska via Hawaii pour redescendre ensuite le long des côtes américaines. L’originalité de cette boucle rend pour le moins incertaines ou lointaines les possibles retrouvailles avec les voiliers que nous quittons. Ils prennent dès lors une saison d’avance sur nous dans le Pacifique. Nous avions déjà connus cela en quittant les Caraïbes et par là même tous ceux qui ne passaient pas Panama. C’est la règle du jeu, partir, faire de nouvelles rencontres, se séparer, refaire des rencontres, se perdre de vue pour à nouveau se retrouver. C’est le tourbillon de la vie comme le chante si bien Jeanne Moreau avec ses parts de joie et de tristesse que pour l’heure nous apprécions moyennement. La consolation c’est que chaque jour passé en mer c’est aussi un petit pas vers la France. Non, non ! Nous ne sommes pas en plein délire géographique ! Seulement il faut vous préciser un récent projet échafaudé pendant notre séjour aux Marquises : par un heureux tour de passe-passe de quatre paires de main généreuses les vols Paris-Hawaii de nos parents, qui prévoyaient de venir nous y rejoindre, se sont transformés en vols Hawaii-Paris aux noms des quatre membres de l’équipage. Bon d’accord avouons le, l’idée a peut-être germée outre Amérique. Ainsi la perspective de bientôt revoir nos familles et amis de toujours, ceux que l’on quitte sans craindre de perdre à jamais et que l’on retrouve avec bonheur et simplicité viendra vite remonter notre baromètre intérieur.

Une traversée mouvementée
Evidemment lorsque l’on recherche l’originalité il ne faut pas s’attendre à trouver des routes faciles. Faire route au nord implique de serrer un peu plus les alizés. Et si les alizés on les aime bien présents lorsqu’ils sont portants, de travers on les préfère largement plus timides sinon c’est écoutilles fermés, 2 ris voire 3 dans la grand-voile et génois bien enroulé, sans oublier la houle qui vient chatouiller nos flancs jouant impunément au bilboquet avec notre coccinelle. On connait la chanson. Chacun va peu à peu se recroqueviller dans son p’tit coin. Gilles à la table à carte ou allongé dans le carré, toujours au vent, calé par une toile anti-roulis, peu confortable mais c’est sa préférence pour mieux sentir les mouvements du bateau et réagir au plus vite si nécessaire. Moi, au contraire, trop sensible au mal de mer je reste sous le vent, dans le carré, même la nuit car la couchette de notre cabine est trop grande pour pouvoir s’y caler quand le roulis est trop fort. Les filles quant à elles trouvent toujours un petit coin idéal où s’installer selon leurs activités. Elles comblent les places vacantes, parsèment de leurs jouets les surfaces libres, d’humeur égal elles s’accommodent de toutes les conditions et lorsque leur papa quitte quelques temps le carré pour la table à carte elles profitent du créneau pour se précipiter derrière la toile anti-roulis, chacune à sa manière. Camille, façon cabris, commence sa manœuvre en prenant appui sur les marches de la descente, puis un pied sur le plan de la cuisine, le suivant sur la table du carré et le dernier en prenant appui sur l’épontille pour finir en vol plané au dessus de la couchette, ce qui a le don de nous faire rager car les acrobaties de ce genre sont interdites en mer, comme tout autre activités à risque pour les côtes. Apolline a développé une tout autre technique, plutôt façon pingouin, plus en adéquation avec sa situation car privée de l’usage de ces bras encombrés par les nombreux doudous qu’elle porte. Elle amorce un lent et mesuré plongeon la tête la première dans la couchette, le ventre en appui  sur la toile anti-roulis, le corps en équilibre juste quelques secondes le temps que le prochain coup de gîte vienne achever la roulade. Quelques contorsions plus tard une petite tête toute ébouriffée jette une paire d’yeux rieurs par-dessus la toile des fois qu’un doudous soit resté du mauvais bord pendant la manœuvre.

Heureusement l’ensemble de la navigation se fera tribord amure… ? Pour ceux qui ignore ce jargon de marin, tribord amure ça veut dire que le vent vient de tribord et fait gîter le bateau sur son flanc bâbord. Vous imaginez qu’inévitablement tout ce qui est à tribord dans le bateau a soudainement envie de rejoindre l’autre bord. Après quelques vols planés de bricoles en tout genre, pas toujours correctement réceptionnés pendant les premières traversées, on commence à être au point sur le sujet, solutionné par quelques élastiques et bouts d’ficelle un peu partout. Là vous vous demandez mais pourquoi donc la préférence au tribord amure alors…mmh ? … non c’est pas la priorité dont on a que faire en pleine mer… Mais tout simplement parce-que nos prises d’eau de mer sont situés à bâbord et que dans le cas contraire on a plus d’eau de mer et qui dit plus d’eau dit plus de chasse d’eau ! Vous imaginez le tableau… Autre avantage du tribord amure c’est que nos seules équipets (petits placards) sont situées à bâbord donc au cas où le dernier rangement de l’équipet ait été fait un peu trop négligemment on ne risque pas de mauvaise surprise à l’ouverture.

Gilles qui consciencieusement fait régulièrement une petite ronde sur le pont pour inspecter tous les points structurels du bateau découvrira un matin un toron abîmé sur l’un des haubans. Par chance le temps s’est calmé et les conditions sont suffisamment bonnes pour grimper aux barres de flèche et doubler le hauban au cas où la situation s’aggravait avant notre arrivée. Je m’y colle. C’est plus simple car je suis la plus légère.  Quelques minutes plus tard, assuré par Gilles, je redescendrai, le visage un peu blanc, mais la mission accomplie.



Nous profiterons de ces quelques jours de calme pour sortir de notre léthargie forcée, remettre un peu d’ordre, aérer le bateau, se faire une petite toilette + une petite coupe de cheveux pour le Capitaine et refaire les pleins des vivres de la cuisine. Le reste de la traversée rimera avec ‘patience et longueur de temps’. Et dans ces moments là rien n’est plus réconfortant que de recevoir des petits mails de nos familles et amis. On en devient même accros … voir irritables quand la boite aux lettres est vide. Alors continuez ! Et merci à vous car on sait combien votre temps est précieux et n’a pas la même valeur que celui de nos traversées.
Autre réconfort : les belles performances qu’affiche notre compteur. Le bateau va vite et passe bien dans la mer. Sa cure d’amaigrissement draconienne opérée avant le départ est payante ainsi que pas moins de 3 heures de carénage en bouteille. Le travail est récompensé. On est content !

Nous abordons les iles à Hilo sur l’île de Hawaii communément appelées Big Island, la plus grande île de l’archipel, après 17 jours de mer, pour près de 2200 milles parcourues. Une belle performance ! Nous sommes le 12 avril, un samedi, de nombreuses pirogues et voiliers animent le plan d’eau du port Toute cette activité sur un fond de littoral très urbanisé ! Quel contraste avec les iles Marquises !


Par chance nous retrouvons un voilier, perdu de vue depuis les Gambier, grâce à qui le Capitaine ramènera quelques réjouissances culinaires (comprenez ‘hamburgers frites’) promis aux petits matelots du bord pour compenser les privations des derniers jours de mer. Le Capitaine seulement car tant que nous n’avons pas fait les formalités, l’équipage est consigné à bord (dur dur lorsqu’on arrive un samedi soir et que l’on doit attendre le lundi matin). 

jeudi 20 mars 2014

Une Cox aux Marquises

Par : Gilles et Armelle.














Fatu Hiva
















Comment décrire Fatu Hiva ? La Baie des Vierges ? Hanavave et les pics verdoyants qui entourent la baie de formes majestueuses et magistrales ? Nous avons eu la chance d’arriver en fin de journée, une heure avant que le soleil ne tire sa révérence, à cette heure unique à laquelle le décor s’anime car les artistes entrent en scène. Dans un paysage surréaliste s’illuminant des teintes les plus puissantes, les ombres soudain s’accélèrent et s’allongent avant de disparaître avec les derniers rayons de soleil.


Ce lieu est unique et son charme incroyable apparaît encore plus pour nous autres privilégiés qui avons la chance de le découvrir depuis la mer, et en privé puisque Coccinelle est seul au mouillage. Il y a bien un petit voilier mouillé juste à côté de nous, mutilé, il n’a plus d’étai, et son mât ne tient plus que par miracle. Son enrouleur de génois gît lamentablement comme un drapé épars sur le pont encombré, le taud bleu de son annexe n’est plus que charpie. Ce petit voilier qui bat pavillon Américain porte sur son pont les stigmates des violentes rafales qui inlassablement balaient la baie, attisées par les couloirs entre les pics et les sommets de l’île, qui accélèrent les vents d’alizé et leur font dévaler les pentes jusqu’à venir frapper Coccinelle qui alors tire sur son ancre, d’un côté puis de l’autre. Ces rafales sont fatigantes, épuisantes même. Elles perturbent le sommeil et apporte un tout petit bémol à la sérénité de cette nouvelle escale. Nous avons pourtant besoin de repos, car cette traversée depuis Hao s’est déroulée au près, contre la mer et le vent, au gré des grains qui souvent nous ont imposé de nombreuses manœuvres.




Nous avons passé deux jours à Fatu Hiva. Il y a 18 ans, lors de mon premier passage aux Marquises (Gilles), on utilisait encore beaucoup les Va’a traditionnels, des pirogues à balancier construites en contreplaqué sur une armature en bois, des coques en V propulsées par un moteur hors bord.


Même s’il en reste quelques unes à terre, elles ne sont, semble-t-il, plus utilisées et sont remplacées par de petites barques en aluminium, longues de quatre mètres en moyenne, très légères et qui sont de fait assez aisées à remonter à terre sur une remorque. Elles servent à la pêche mais aussi pour le transport entre les deux villages de l’île, Omoa, la capitale, à quelques milles au sud, et Hanavave où nous nous trouvons. Il existe bien une route, mais elle serpente sur les hauteurs de l’île et s’y faufile sur 14 kms environ, et il est plus simple d’utiliser le bateau.
Autre embarcation utilisée ici, le speed boat, pour les liaisons vers l’île principale du groupe sud des îles Marquises, Hiva Oa. Les Marquises se divisent en deux parties, le groupe nord, et le groupe sud. Fatu Hiva est l’île la plus méridionale de l’archipel et appartient donc au groupe sud, au même titre que Tahu Ata, et Hiva Oa donc. Le groupe nord est composé quant à lui de Nuku Hiva, de Ua Huka, et de Ua Pou. Voilà pour les présentations. Cinq à six cent personnes vivent à Fatu Hiva, réparties entre les deux villages.

Hanavave est constitué de petites maisons plutôt coquettes.


Ici aussi comme dans beaucoup d’autres lieux en Polynésie, l’outil roi est la débroussailleuse. Pas un jardin, pas une banquette où le son de son moteur deux temps ne trouble la quiétude du village. La coquetterie des lieux est à ce prix. Déjà qu’en France Métropolitaine, quand vient le printemps le jardinier rouspète parce qu’après deux gouttes de pluie et trois rayons de soleil la pelouse a déjà pris de l’embonpoint et qu’il faut la tondre tous les 5 jours, alors imaginez ce que ca peut donner ici, à la limite entre tropiques et équateur, avec une température moyenne de 30°, et sous des pluies plutôt généreuses ? Longue vie à la débroussailleuse.


Tandis que nous marchions dans la rue (et oui, il n’y en a qu’une, comme ça pas besoin de demander son chemin), une femme nous aborde, la magie se produit. Voulez-vous des fruits pour les enfants ? Alors arrive Henri son mari, vêtu d’un short de foot et torse nu, il nous fait signe de rentrer et ensemble nous allons sous le citronnier faire provision. Le sac se remplit aussi de pamplemousses et, pour faire bonne mesure, un régime de bananes vertes vient compléter le chargement. Et en route pour la joie ! Les fruits sont si rares aux Tuamotu ! Henri est Mangarévien, évidemment on parle de Rikitéa, des Gambier. Pour préciser les choses, les Gambier sont à 2.000 kms d’ici. En gros, la distance qui sépare Saint Brieuc de Casablanca, au Maroc. Entre les deux, rien, l’Océan Pacifique, avec ici et là quelques atolls épars, parfois inaccessibles et inhabités.
La semaine prochaine, mais nous y reviendrons plus tard, va se tenir à Ua Huka le Festival des Arts des îles Marquises. L’épouse d’Henri travaille depuis une semaine à la réalisation de l’un des costumes que portera son fils à Ua Huka où a donc eu lieu cette année un mini festival. Le costume est magnifique, entièrement naturel. L’épouse d’Henry nous en explique tous les secrets. Le costume est peint avec des motifs marquisiens souvent issus de dessins de tikis (représentation de divinité ou des premiers hommes). Le reste : ceinture, franges, collier, couronne et accessoires sont fabriqués à partir de fibres, de feuilles ou de graines des différentes espèces d’arbre courantes comme le cocotier, le pandanus ou le banian et également d’ossements… de cochon ou de bœuf.



La particularité des costumes de Fatu Hiva c’est le tapa : une étoffe faite à partir d’écorce d’arbre, frappée sur des pierres plates et rincée abondamment à l’eau citronnée, avant d’être séchée. Ce savoir faire ancestral a disparu des autres îles de l’archipel, mais il perdure ici à Fatu Hiva. Meralda Warren, que j’étais allé chercher à Pitcairn en novembre dernier avant de l’y ramener une semaine plus tard, travaille elle aussi le Tapa. Elle projetait d’ailleurs de venir à Fatu Hiva, afin d’y partager ce savoir-faire. Mais rien n’est moins simple que d’aller de Pitcairn à Fatu Hiva, à moins d’avoir un voilier : les deux îles, distantes d’un peu moins de 2000 kms, une paille à l’échelle du Pacifique, sont toutes deux dénuées de port ou d’aéroport. Depuis Pitcairn, il faut prendre le Claymore II, qui dessert l’île du dernier voyage de la Bounty quatre fois par an, jusqu’à Mangaréva. De là, quatre heures d’avion conduisent à Tahiti, où il faudra prendre un autre avion qui en quatre heures de vol vous conduira jusqu’à Hiva Oa, aux Marquises, l’île où reposent Jacques Brel et Paul Gauguin. Et de là, il faut emprunter un bonitier, ou un speed boat, qui en quelques heures desservira Fatu Hiva. Pour rentrer, même punition, sauf qu’il faudra attendre le retour du Claymore II, trois mois plus tard…

Le lendemain nous reviendrons avec un gâteau encore tout chaud, soucieux de respecter la tradition de la réciprocité du cadeau… mais nous repartirons encore avec un sac plein de fruits. Puis de retour d’une baignade dans la rivière nous sommes gentiment hélés par une vieille femme qui, d’un air soucieux, nous demande si nous connaissons la mécanique. Un moment d’hésitation puis le visage du Capitaine s’illumine lorsque la femme précise qu’il s’agit d’une machine à coudre devenue capricieuse. Et nous voilà embauchés pour la fin de journée, Gilles à la machine, moi à défaire les coutures d’un costume qui doit être prêt pour demain matin pour le spectacle de fin d’année de l’école de ses petites filles, pendant que les filles jouent dans le jardin au milieu des poules, des chats et des cochons. Le lendemain la nouvelle s’est vite répandue qu’un popa’a a réparé une machine à coudre et voilà Gilles devenu, malgré lui, le spécialiste sur la place.
Nous comprendrons vite que Fatu Hiva est une île très isolée par rapport au reste de l’archipel. Son économie est peu florissante. La principale source de revenus, la récolte de nonni, a décliné récemment. Ses habitants se contentent de peu et attendent le voilier de passage comme la providence en profitant de l’occasion pour tenter de vendre un peu d’artisanat ou de faire du troc. Toutes les compétences sont les bienvenues. Ne rien jeter car ici tout se récupère et trouvera une seconde vie.


Nous ferons ensuite une brève escale à Tahuata. Le temps nous manque pour aller voir les dauphins et les raies dans les mouillages du nord, ce sera pour la prochaine fois. Nous nous reposons deux jours dans la baie de Hanateio, juste le temps d’avoir envie d’y retourner.



Le Festival des Arts sur l’île de Ua Huka, dans les îles du nord, commence dans 3 jours et nous avons encore 75 milles à parcourir.


Le Festival des Arts






Depuis 25 ans, cette manifestation rassemble en alternance dans chacune des six îles de l’archipel tous les artistes, danseurs, musiciens, sculpteurs et tatoueurs marquisiens. Tous les quatre ans, la manifestation a lieu alternativement dans chacune des trois îles les plus peuplées, Hiva Oa, Ua Pou, et Nuku Hiva. Ces grands festivals s’ouvrent au monde. Des troupes de Hawaï, Samoa, Alberta au Canada, Rapa Nui, sont régulièrement invitées. Et alternativement tous les quatre ans, deux ans après donc, a lieu un mini festival, dans les îles les moins peuplées, Fatu Hiva, Tahu Ata, et Ua Huka. A l’inverse du Heiva qui est un concours, le Festival des Arts n’est pas un concours, mais une représentation. Cette année c’est un mini festival et c’est au tour de Ua Huka de l’accueillir.



Nous abordons l’île le 16 décembre et nous précipitons à travers l’étroit passage qui ferme la baie de Vaipaee. Par chance seul un voilier occupe la place car tous les autres (pas moins de 25 voiliers !) ont préféré mouiller dans la baie voisine, plus large mais houleuse et au débarquement délicat. Nous occuperons donc la seule place restante, mouillés sur deux ancres afin de ne pas gêner les allers et venues des bonitiers de chacune des délégations des différentes îles de l’archipel venues participer au festival. A chacun de leur débarquement nous serons aux premières loges d’un joyeux spectacle, rondement mené au son des pahu, les grands tambours marquisiens.

Un p’tit brin de ménage sur le bateau s’impose, accompagné d’un dépouillage des restes de Hao car nous nous préparons à recevoir Hervé et Francine venus de Nuku Hiva où ils ont laissé leur bateau,pour assister au festival. Situé sur les hauteurs de l’île, le cadre où se déroule le festival est idyllique, face à la mer, au beau milieu de vallons désertiques, où on aperçoit de temps à autres des cavaliers.


Le festival accueille plusieurs centaines de marquisiens, venus de tout l’archipel pour partager et faire revivre leur art. Bien que le festival existe depuis 1998, la manifestation reste encore très intime. Seul les plaisanciers de passage et les touristes de l’Aranui, un cargo mixte qui avec le Taporo dessert les Marquises, sont présents, si bien qu’ils restent inférieurs en nombre aux participants. Cela procure le sentiment d’être des privilégiés devant un spectacle unique et rare, qui semble resurgir du fond des âges.



Chacune des danses opérées par les troupes reprennent les thèmes fondamentaux des anciennes traditions marquisiennes : la danse du cochon célèbre l’abondance des biens, celles de l’oiseau, l’entrée dans l’âge adulte des jeunes filles. Le tamanu, doux et lancinant, raconte de vieilles légendes marquisiennes. D’autres, comme le  haka, exclusivement masculin, miment avec talent (à faire pâlir les popa’a, et rire les enfants marquisiens) les affrontements guerriers entre peuples de différentes vallées. Chaque jour nous reviendrons à bord le cœur plein d’émotions, accompagnés par Apolline et Camille poussant des cris rauques et caverneux : « Hou Yèè ! Ho Ho Haaa ! », genoux fléchis en se tapant les cuisses, le rythme des percussions vibrant encore dans nos oreilles.



Le dernier jour, un immense kaï kaï (festin collectif) vient clore ses trois jours de fête. Chaque délégation a préparé, uniquement à partir de ce qu’offre la nature, des mets composés de gibiers ou de crustacés, agrémentés de po’e de bananes, de uru et de patates douces, enveloppés dans des feuilles de bananier et disposés sur un lit de pierres volcaniques incandescentes placées au fond d’un trou. Le tout est ensuite recouvert de feuilles puis de sable pendant plusieurs heures. C’est la recette du four marquisien (ou tahitien)! Servi sur une feuille, au creux d’une demi-coco ou d’un demi-tronçon de bambou, dans un cadre entièrement décoré de tressage végétal. A déguster arrosé d’un lait de coco râpé. Il est fortement déconseillé de quitter la Polynésie avant d’avoir essayer, c’est savoureux ! Une extraordinaire communion entre les hommes et la nature!




Nuku Hiva



Dès la fin du festival nous filons vers Nuku Hiva, les fêtes de Noël approchent et nous avons hâte de réceptionner les colis que nos familles nous ont envoyés. Une énorme bouffée de réconfort pleines de délicates attentions qui vient combler le manque de liens familiaux pendant les fêtes. Heureusement nous retrouvons un second souffle avec de nouvelles rencontres et la rentrée des classes.


Taiohae étant la capitale des Marquises, les services et les activités sont nombreux, bon nombre de voiliers ont fait le même choix que nous pour y faire une longue escale. Et pour le bonheur des filles on dénombrera jusqu’à 10 bateaux famille dans la baie ! Qui a dit que le tour du monde en voilier était réservé aux retraités ? Et chose incroyable la tranche d’âge des 5-10 ans est nombreuse et exclusivement féminine !



Nous reprenons le rythme de vie que nous avions quitté aux Gambier : sédentaires la semaine avec des journées calées sur le rythme scolaire des filles, et robinsons le week-end en allant découvrir les vallées de l’île, dont certaines ne sont accessibles que par voie maritime.





Grâce à Jean notre ‘peperu’ (barreur ‘piroguier’), nous prenons l’habitude d’aller ramer tous les soirs dans la baie en pirogue polynésienne, le Va’a, à 6 places, qu’on appelle un V6 ; il existe aussi des V1, et des V3.



Grâce à Henri, le tenancier du bar du p’ti quai, le Snack Vaeki, nous avons un QG où boire un café, se tenir au courant des dernières infos, se connecter à internet ou se faire des soirées ukulélé ou projection de film. Et grâce à toutes ces brèves rencontres dans les vallées nous découvrons l’autre visage du marquisien, celui qui le week-end troque son 4X4  contre un cheval, ou la pirogue et son Vini (téléphone portable), contre la machette et redevient un homme libre qui chasse, pêche et cueille en oubliant ses récents reflexes consuméristes. 




Nuku Hiva, comme toutes les autres îles de l’archipel, regorge de vestiges de sites anciens dont certains ont été restaurés. Lors de chacune de nos ballades, nous en avons fait la découverte, nous projetant ainsi dans le passé ; des temps anciens que les premières expéditions de Cook ou Bougainville, ou encore l’équipage de la Bounty, ont pu découvrir ; un temps où les crêtes entre vallées représentaient des frontières naturelles entre différents peuples guerriers dont les affrontements se terminaient souvent par un rituel culinaire… du côté des vainqueurs (le plus adroit au casse-tête !).



Aujourd’hui seule la chasse au cochon dans les montagnes rappelle encore cette coutume que les marquisiens évoquent toujours sans complexe et avec humour. Mais attention ce droit leur est réservé ! Lors d’un séjour dans la baie de Hakawi, Gilles a pu accompagner Teiki à la chasse, alors que les chiens avaient flairé la piste d’un gros bouc sauvage. Si certains chassent avec une arme à feu, d’autres chassent à mains nues. L’animal est pisté par les chiens, qui finissent par l’épuiser et l’immobiliser. « Nous sommes alors arrivés avec une corde terminée par un nœud coulant passé à l’extrémité d’une perche en bois, rapidement réalisée par la machette de Teiki. Le nœud coulant est venu enserrer les cornes de l’animal que nous avons ensuite rapporté dans la vallée, où il a été saigné. »

Nulle part ailleurs depuis le début de notre voyage nous n’avons rencontré un peuple avec une culture aussi forte, à l’image de leurs îles qu’ils appellent Henua Enana : Terres des Hommes. Une terre qui peut paraître inhospitalière par son relief mais dont les vallées verdoyantes parce qu’alimentées par des rivières abondent de biens naturels.




Autres particularités de la culture marquisienne : le tatouage. Interdit à l'époque des missionaires, cette tradition très codifiée à l'époque avait complètement disparue. Depuis quelques années elle retrouve une seconde naissance et bon nombre de voyageurs succombent à la tentation de rapporter un souvenir permanent sur l'épiderme. Avons-nous succomber ? Vous verrez bien !



Les eaux Marquisiennes sont riches d’êtres vivants et notamment de plancton qui attire toute une chaine alimentaire, jusqu’aux plus gros des spécimens : raie Manta, requins et orques. Malheureusement (ou heureusement !) la plupart d’entre eux restent invisibles, tellement la soupe primitive est épaisse. Dans la baie de Taiohae, la visibilité sous l’eau ne dépasse pas 50 cm ! Autant dire qu’avec la quantité de requins divers, marteau, gris, tigre et même citron, nous avons rapidement abandonné l’idée de nous baigner autour du bateau. Autre rencontre imprévisible mais indésirable : les nonos. Silencieux, invisibles par leur taille minuscule et… terribles par leur piqûre infectieuse ! Le dos du Capitaine en fera les frais dans la baie d’Anaho. Autre inconvénient de cette abondance de vie aquatique qui trouve dans cette eau à plus de 30 degrés les conditions nécessaires à son développement : son attirance particulière pour la surface mouillée de notre pauvre Coccinelle ; idéale pour y venir nicher car les places vacantes sont chères. Les colonies amatrices sont sur le pied de guerre et reviennent inlassablement, ne laissant que peu de répit au plongeur entre les carénages. On baisse la garde quelques jours et on aperçoit déjà des crabes qui remontent le long de la coque.


Ua Pou













Nous avons profité des vacances scolaires de février pour aller visiter l’ile de Ua Pou. Un coup de cœur pour ses montagnes qui, quelque soit le rivage par lequel on les aborde, nous offrent un bouquet de pics volcaniques sur un socle verdoyant, évoquant un château de fée au pays des elfes et des ogres, digne d’un décor des histoires de Tolkien.



Et comme à chaque fois qu’on se sent bien dans un endroit le temps file à toute vitesse. Nous nous préparons déjà pour notre prochaine traversée vers Hawaii. Nous quittons les Marquises sans en avoir découvert tous les secrets mais avec la promesse consolante d’y revenir la saison prochaine, après avoir pointé notre étrave vers l’Alaska, la Colombie Britannique, puis la Californie. So long……